Quelques contes du Bénin

La témérité récompensée
" Dada-Segbo, je te vois de joyeuse humeur et j’ai envie de te lancer un défi. "

Surpris, le roi ricana longuement et déclara :

" Depuis quand l’eau devient-elle feu ? "

Mais sa femme l’interrompit et continua :

" Voici ce que je te propose : Essayons de voir qui de nous deux résistera le mieux à boire deux litres de sodabi * sans être ivre. "

Djehossou recommença à rire. Il riait aux larmes en disant :

" Toi, ma femme, te mesurer à moi ? Et ceci à propos de sodabi ? Eh bien nous verrons bien ça ! "

Le rendez-vous fut pris et ils convinrent qu’ils seraient les seuls témoins de cette aventure.

Au jour dit, la reine avait fait ses provisions : deux bouteilles étaient remplies de sodabi mais deux autres bouteilles ne contenaient que de l’eau. Cela prêt, il s’agissait pour elle de bien mener la suite des opérations.

Quand le roi arriva, elle s’avança vers lui en disant :

" Oh! puissant roi , daignez prendre vos bouteilles et mettons- nous à l’épreuve. "

La malicieuse femme avait placé les bouteilles de manière à ce que le roi prit bien celles qui étaient pleines de sodabi.

Très sûr de lui, le roi s’empara des flacons qui lui étaient destinés et commença à boire goulûment. Un quart de la bouteille avait déjà disparu quand la reine, voyant que son stratagème se déroulait comme prévu, se mit à boire elle aussi. Mais elle, c’est la moitié de sa première bouteille qu’elle avala d’un trait et sans la moindre difficulté.

Blessé dans son amour propre en constatant que sa femme avait déjà avalé deux fois plus de liquide que lui, le roi vida d’un trait le reste de sa bouteille. La reine en fit autant avec la sienne.

Puis chacun attaqua le second flacon. Mais, petit à petit, l’alcool faisait son effet sur Djehossou qui, bientôt, glissa de son fauteuil et tomba dans un profond sommeil avant d’avoir rien découvert de la supercherie de son épouse.

C’était, bien sûr, ce que la reine avait prévu. Alors sans perdre une minute, elle s’empara du couteau qu’elle avait préparé et, à son tour, coupa la tête du roi sanguinaire, cet affreux mari qu’elle avait dû si longtemps supporter et elle la déposa dans un panier.

Ensuite, elle rassembla tout ce qu’elle pouvait porter et partit avec ses enfants vers son village natal. Elle tenait, dans sa main droite, le panier qui contenait la tête de sa mère assassinée par son cruel mari et, dans sa main gauche, celui qui contenait la tête du mari qu’elle venait de tuer pour venger cette mère qu’elle regrettait tant de ne pas avoir revue. Et ses enfants portaient le reste...

Ainsi, au pas cadencé et rythmé par une chanson guerrière, tout le groupe se dirigea vers la maison paternelle. La chanson disait :

«Mon mari a coupé la tête de ma mère;

Il l’a mise dans un canari, canari ! canari !

Moi aussi, j’ai coupé la tête de mon mari

Que j’ai mise dans un panier, panier ! panier !

Oh, ma mère ! Oh, mon mari !

Que je suis malheureuse !...»

D’abord surpris par cet étrange cortège, tous les gens regardaient silencieusement ce défilé. Puis certains écoutèrent ce que disait les paroles de la chanson. Comprenant soudain ce qui s’était passé, tout le monde se mit à applaudir cette brave femme qui venait de les délivrer de Djehossou, le roi barbare.

Elle fut portée en triomphe jusqu’au palais de son père où elle reçut en récompense la moitié des biens de celui-ci. Alors elle s’installa avec ses enfants dans son village natal où tous vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours...


* le sodabi est un alcool fabriqué par les paysans béninois