Quelques contes du Bénin

Les deux aveugles

A leur misère, s’ajoutaient les mauvais tours des gamins qui, parfois, leur donnaient des cailloux en guise d’aumônes. La question de leur survie devenait de plus en plus préoccupante, au point qu’ils se demandaient si vivre valait encore la peine. Ils cherchèrent longtemps une solution mais, n’en trouvant pas, ils décidèrent ensemble de mettre fin à leurs jours en pensant que peut-être la vie dans l’au-delà leur serait plus favorable et qu’ils y retrouveraient tout ce qu’ils avaient perdu sur cette terre inhospitalière.

Cependant, l’idée d’une mort violente leur était insupportable. C’est alors que le plus âgé proposa la mort par noyade dans le marigot du village. Le second approuva et ils fixèrent le jour et le lieu précis de l’évènement.

Le moment venu, plusieurs jours avaient passé et chacun, en son for intérieur, n’était plus décidé à se suicider mais il n’osait l’avouer à l’autre. Alors, ils se munirent tous deux d’une grosse pierre et se rendirent au bord de l’eau sans s’informer mutuellement de leur stratagème.

Au moment décisif, le plus jeune dit à son ami :

" C’est toi qui a trouvé l’idée de cette mort douce, c’est donc à toi de te jeter à l’eau le premier. "

Le vieux rétorqua que le mieux lui semblait être de se jeter ensemble dans le marigot. Et c’est ce qui fut décidé. Au signal du vieux, on entendit le bruit de deux grosses choses tombant dans l’eau comme pouvaient le faire deux corps d’hommes. Un silence de mort régna soudain au bord de la rivière....

Chacun des deux aveugles se réjouissant de son stratagème, remonta la pente et reprit le chemin du village en chantonnant.

" Qu’est-ce que j’entends ? marmonna le vieux. N’est-ce pas la voix de mon ami ? " L’autre ricanant lança :

" Sommes-nous déjà dans l’au-delà, puisque nous nous sommes retrouvés ? "

Un grand rire éclata des deux côtés du chemin, ils se cherchèrent des mains et, se retrouvant, s’embrassèrent chaleureusement sans plus de commentaires...

NB : Ce conte est le sujet d’une chanson très populaire au Bénin : " E mon non tin min nou min " ce qui peut se traduire par " Cela ne s’explique pas. "