LA DESCRIPTION PHONETIQUE

 

 

1. Généralités

 

 

Avant de procéder à une étude fonctionnelle du dialecte vezo, il est indispensable d’écouter pendant de longues heures l’idiolecte dont il a déjà été question afin de s’imprégner des diverses nuances de la voix. On sait qu’il n’existe pas deux personnes ayant un canal buccal identique. Ce que l’on peut percevoir clairement chez l’un pour une même émission vocale peut s’avérer provisoirement inaudible en tout ou en partie chez un autre. Question d’habitude ! Grâce à l’ordinateur, on peut découper exactement chaque groupe de souffle (la phonétique ignorant le « mot » et la « phrase » au sens grammatical) et le répéter autant de fois qu’on veut alors que sur un magnétophone, les repères sont difficiles à appréhender et l’appareil ne dure pas longtemps après un tel traitement. On verra que la découpe sur ordinateur peut aller jusqu’au son lui-même ou partie de son, ce qui permet entre autres de détecter les infections causées par l’entourage des autres sons.

Mais la phonétique est beaucoup plus qu’une simple écoute de l’informateur. Elle a deux faces inséparables :

- une face acoustique (écoute des sons produits au moyen de l’oreille et/ou retransmis et analysés par diverses machines plus ou moins sophistiquées que seuls des laboratoires peuvent se payer : sonagramme, spectrogramme, oscilloscope, etc. quoique l’ordinateur individuel, encore lui ! puisse maintenant en remplacer plusieurs dans leur fonction).

- une face physiologique (quels sont les organes qui produisent ces sons et de quelle manière ?).

Elle met donc en relation la physiologie, la physique auxquelles il faut rajouter bien sûr la linguistique car on étudie l’émission, la transmission et la perception des sons.

L’étude de ces sons ne concernera que le domaine physique indépendamment de tout contenu significatif. On s’apercevra qu’un même son supposé tel (consonne identique dans un entourage identique) pourra subir des variations physiques considérables. Dans la plupart des cas, on ne produit pas les mêmes ondes sonores en prononçant les mêmes « mots ». C’est pourquoi, il est indispensable de travailler sur un grand nombre de « phrases » pour pouvoir noter sans jamais pouvoir le faire complètement, l’immense champ de dispersion de chaque son. La phonétique est, entre autres, une étude statistique comme on le verra dans la suite de cet ouvrage : plus les exemples seront nombreux et plus les résultats des analyses effectuées seront précis. Dans cette étude, on devra malheureusement tenir compte d’une bonne marge d’erreur. En disposant de plus de temps, nous pourrons peut-être ultérieurement affiner la recherche.

Donc la phonétique se préoccupe, non du contenu, mais de tous les phénomènes d’expression de la parole : sons, accents, mélodie, intonation, tons...

Quelles sont donc les principales différences existant entre la phonétique et la phonologie ? Pour simplifier à l’extrême, on pourrait dire que la phonologie est une phonétique fonctionnelle, c’est-à-dire que le fonctionnaliste cherchera à isoler parmi les traits physiques notés dans un prononciation donnée, ceux qui ont une valeur distinctive, c’est-à-dire seulement ceux qui permettront la communication d’une information. La phonologie, contrairement à la phonétique, va prendre en compte le contenu. Elle ne retiendra que les traits pertinents du son qui sera alors traité en tant que phonème.

Si la phonétique et la phonologie étudient le signifiant, la phonologie y ajoute l’étude du signifiant par référence au signifié. C’est pourquoi, dans une transcription phonétique, on ne note ni phrases, ni mots. La transcription phonétique est faite d’une suite de signes plus ou moins bizarres entre deux crochets sans blanc intermédiaire et donc pouvant dérouter tout lecteur novice. La transcription phonologique paraîtra plus claire pour les raisons invoquées plus haut. Mais il est indispensable pour tout phonologue de passer par la transcription phonétique. Ce dernier va s’attacher à essayer de dégager tous les traits pertinents ou non d’un même son (vocalique, consonantique, antérieur, arrondi, nasal, fermé, latéral, continu, etc.). Ensuite et pas avant, il ne retiendra que les traits qui auront une fonction bien précise dans la langue étudiée et il en rejettera tous les autres. Il est un peu curieux de noter cependant que dans la plupart des ouvrages traitant de la phonétique, on distingue déjà les voyelles des consonnes alors qu’on est sensé ne pas interpréter chaque son étudié. Il serait plus juste de dire qu’on s’intéresse à deux grands groupes de sons : les sons qu’on peut baptiser de sons entravés (consonnes et glides) puisque le passage de l’air est plus ou moins gêné par l’un des organes de la phonation et les sons non entravés (les voyelles) car le passage de l’air est libre sur tout le parcours d’émission. Question de terminologie à bien définir au départ et utile quand on abordera l’étude de la combinatoire.

En phonétique, c’est surtout la transcription après l’écoute attentive des chaînes de sons produits qui pose problème. On est confronté à un problème pratiquement insoluble. Plus on distingue de nuances dans un son, plus on est tenté de les noter et plus on fait appel à toutes sortes de signes diacritiques alourdissant la transcription jusqu’à la rendre illisible. Une transcription phonétique exige une vigilance de tous les instants :

- un son ne s’entend pas de la même façon pris isolément ou associé à un autre son (phénomène d’infection ou de coloration).

- on croit entendre un son d’une certaine manière car on est fortement influencé par l’écrit.

- on est sourd (du moins au début) à tout son qui n’appartient pas à notre système. Exemples : le [y] pour les Anglais, le [l] et le [r] confondus pour les Japonais...

- plus on écoute les enregistrements, plus on distingue de nouvelles nuances dans l’émission d’un son qui avaient échappé à la sagacité du chercheur. On s’aperçoit alors que ce qu’on avait transcrit une première fois est insuffisant ou faux lorsqu’on repasse la « bande » relativement longtemps après. On recommence jusqu’au jour où, à l’évidence, on se dit qu’il commence à devenir urgent de franchir une nouvelle étape et qu’il faut arrêter de tourner en rond. Il faut admettre en définitive qu’aucune activité d’écoute ne sera jamais objective ou exacte.

Cependant, si aucune transcription phonétique n’est parfaite, c’est loin d’être catastrophique puisqu’à l’étape suivante, la phonologie n’en retirera que les quelques traits qu’elle jugera fonctionnels.

Comment transcrire ? Transcrire, c’est faire correspondre terme à terme des unités de la parole considérées comme discrètes à des unités graphiques. En fait, et paradoxalement, on doit annoter de façon discontinue les tracés continus fournis par les appareils. L’idéal serait d’utiliser pour chaque idiolecte étudié une série de symboles nouveaux permettant de mettre en valeur son originalité acoustique et physiologique. Un Anglais ne prononce pas [t] comme un Français car il ne place pas ses organes phonatoires de la même façon que lui. Mais très vite, on s’enfoncerait dans l’incompréhension mutuelle. C’est pourquoi, en général, on utilise des symboles uniques empruntés à l’API, organisme qui a eu, malgré des imperfections, le mérite d’inventer des symboles compris par tout le monde.

Malheureusement, si la transcription à la main, ne pose pas problème, il en va tout autrement quand on utilise une machine à écrire ou un ordinateur. Il est possible de programmer l’ordinateur pour qu’il produise n’importe quel symbole souhaité. Seulement, outre les compétences requises, cela demande beaucoup de temps. Il y a d’autres priorités.

Comme l’étude présente n’est restée qu’au stade superficiel car elle est associée à d’autres modules tout aussi exigeants en temps, nous avons dû faire un choix. Nous avons utilisé les caractères habituels pour les sons ne posant pas problème et cherché sur le clavier des caractères ou des combinaisons de caractères et de signes diacritiques permettant une transcription approchée du son étudié. L’alphabet grec compris par l’ordinateur, nous a aussi beaucoup aidés. Le résultat n’est pas très élégant mais on y gagne en temps. A priori, tout choix de symbole est bon pourvu qu’on en fasse au préalable une présentation claire et complète. La notation phonétique utilisée ici s’est voulue simple et facile d’emploi.

Voici les symboles que nous avons utilisés (ceux qui ne correspondent pas aux sons français bénéficient d’un commentaire entre parenthèses) :

a) Les sons entravés :

[b] [d] [f] [ƒ] ([f] spirant) [g] (en fait, comprenant trois variantes de [g]) [h] [j] [k] (en fait, comprenant trois variantes de [k]) [l] [m] [n] [ñ] (en fait, comprenant deux variantes de [ñ]) [^] (une attaque vocalique) [p] [r] [s] [t] [v] [¥] ([v] spirant) [w]

b) Les sons non entravés :

[a] [e] [i] [u] [â] ([a] nasalisé ou semi-nasalisé) [ê] ([e] nasalisé ou semi-nasalisé) [i] (entre [i] et [e]) [ w] (entre [a] et [u]) [o] ou [ É] (variantes de [o]) [æ] (entre [a] et [e]) [œ] (entre [e] et [o]) [ e] (comme le « è » français) [ r] (entre [a] et [o]) [ y] (entre [u] et [i]) [δ] (neutre) [φ] (entre [u] et [e]) [y]

On s’aperçoit alors que le phonéticien a recours à une transcription étroite qui s’occupe aussi de faits non distinctifs ou redondants alors que le phonologue a recours à une transcription large. Le phonéticien use de crochets pour noter une réalisation particulière de phonèmes. Les barres obliques utilisées en phonologie sont plus restrictives et ne signalent que des unités dont la valeur est strictement fonctionnelle. Ainsi le /l/ en français comporte nombre de traits sur le plan phonétique (entravé, antérieur, coronal, continu, voisé) mais un seul sur le plan phonologique (latéral). En outre, il est non intégré au système car comme le /r/, il ne présente pas de traits communs à d’autres phonèmes.

Malgré tout, afin de faciliter l’approche du lecteur, chaque groupe de souffle transcrit phonétiquement a été, pour information seulement, réécrit en clair (langue malgache) avec une traduction en français (v. corpus en fin d’ouvrage).

Il est évident qu’une analyse phonétique rigoureuse ne peut être menée que sur un corpus de données phonétiques homogènes, ici, celui de François, notre informateur, cité plus haut. Sur 1600 phrases environ, seules 150 ont pu être étudiées avec grand soin, certaines « phrases » demandant plusieurs heures de travail, le reste ayant été analysé un peu plus rapidement. Puis a eu lieu l’interprétation des données.

L’étude phonétique se fera d’abord sur le plan acoustique car c’est celle qui a posé le moins de problèmes pour l’auteur de ces lignes. Les appareils utilisés sont en permanence à sa disposition. Une étude physiologique par contre exige plusieurs allers et retours sur le terrain ce qui est rarement possible en temps voulu. Ensuite, il ne dispose pas des appareils nécessaires pour déterminer la position exacte des organes utilisés pour l’émission d’un son. Il doit se fier à son informateur, deviner, supposer ce qui est loin de la démarche scientifique. Un appareil ne ment pas (sauf s’il a été mal programmé). Ainsi, si l’oscillogramme note de façon visible une anomalie lors de l’émission d’un son, on se doit d’en trouver le correspondant sonore, ce qui se passe dans la plupart des cas. Par exemple, on distingue nettement sur l’écran un [r] fort, ici non roulé et prononcé dans la zone post-palatale d’un même [r] prononcé faiblement et à l’avant de la bouche, alors que sur le plan physiologique, on se demande comment les organes sont disposés, quelle est leur force de tension, leur degré d’anticipation sur le son suivant, etc.

Après l’étude acoustique et physiologique de l’idiolecte vezo en question, on abordera succinctement les combinaisons phonétiques de ce même idiolecte, sa prosodie, ses caractères fondamentaux et les problèmes d’emprunt.