INTRODUCTION GENERALE

 

Quel est leur mode de vie ? Une approche ethnographique des plus succinctes reste nécessaire avant d’aborder l’essentiel : une étude linguistique générale du Vezo qui reste à définir. Pour les Malgaches, les Vezo appartiennent à l’une des dix-huit tribus que compte Madagascar. Cependant, les principaux intéressés s’en défendent. Être Vezo, c’est avant tout un mode de vie car n’importe qui devient Vezo s’il se met à pêcher, à vendre ses produits, à commercer le long de la côte et surtout s’il maîtrise la conduite de sa « laka » (pirogue). Un vrai Vezo qui ne sait pas conduire sa pirogue devient objet de risée et, suprême infamie, est comparé à un Masikoro, cultivateur et chasseur, cousin proche des Vezo mais qui entretient souvent des relations tendues avec lui.

Savoir conduire une pirogue et savoir pêcher entraînent des conséquences importantes et insoupçonnées sur les plans aussi divers que l’orientation, l’équilibre, la mentalité, la communication, la relation avec la nature directement observable et la surnature. Quelques exemples :

- Pour conduire une pirogue, il faut être un excellent équilibriste. La moindre fausse manoeuvre et c’est une visite dans les profondeurs marines avec perte importante du matériel amassé péniblement durant plusieurs années. Il faut composer avec les courants marins, la marée et surtout le vent.

- Conséquemment, le mode de vie différera de celui des autres ethnies. Le Vezo affronte rarement les difficultés et le danger. Il les fuit ou les contourne, d’où la fréquente utilisation du mot « lay » qui veut aussi bien dire « voile » que « fuite » ou « course ». Il n’aime pas se mettre en colère. Il préfère avant tout chercher un compromis lorsqu’il y a conflit.

- L’orientation dans l’espace revêt une importance considérable tant dans le comportement que dans le vocabulaire employé. Il y a peu de repères physiques fins en mer, la côte ainsi que l’intérieur des terres montrent une relative monotonie. Aussi, le Vezo devra découper l’espace en aires dont les positions respectives seront toujours traitées de façon relative et jamais dans l’absolu. Et le plus souvent le référent de base est l’intéressé lui-même.

- Sur le plan linguistique et essentiellement oral, l’orientation se manifeste dans pratiquement chaque phrase, car à tout élément physique est associé une particule locative. L’ensemble des particules locatives est d’une grande richesse.

- Le vent, l’état de la mer sont à l’origine de nombreuses tournures idiomatiques propres à la langue vezo et le vocabulaire employé en accentuera son originalité. Plus de vingt noms sont utilisés pour désigner l’orientation des vents, leur force et même leur caractère. La mer prendra des habitudes humaines : elle rentre à la maison quand c’est marée basse, elle se bat avec les pêcheurs pour les empêcher de rentrer dans la mangrove, l’embouchure devient la bouche de l’eau, la mer a une tête, des hanches, un dos, des entrailles, etc.

Le mode de vie également subit l’influence de la mer. Le Vezo est épris des grands espaces et voyage pour un oui, pour un non. Avide de liberté, il en abuse. Quand la mer n’est pas trop mauvaise, il part le matin de bonne heure et s’adonne à son activité favorite. Si la pêche a été bonne, il vend rapidement ses produits, oublie souvent qu’il a une famille et des maîtresses à nourrir et part vite s’enivrer dans les nombreux bars de la ville qui restent la plupart du temps ouverts jusqu’à trois heures du matin. Quand il part très loin, il sait que dans chaque village de la côte ou presque, de la famille (longo) ou des amis et une partenaire compréhensive l’aideront à reprendre des forces pour la suite du voyage. Les Vezo sont libres et en général vivent au jour le jour.

Sur ce plan, les enfants ne sont pas en reste. Ils deviennent vite indépendants, s’adonnent aux jeux sexuels très tôt, nagent comme des poissons dès leur plus jeune âge et évidemment, leur jouet favori est une petite pirogue avec laquelle ils apprendront très vite à composer avec les éléments.

Les coutumes des Vezo diffèrent sensiblement de celles des autres ethnies. Il n’y a pas de retournement des morts. Les relations avec les éléments de la surnature sont très riches et profondes. Les divinités sont surtout marines mais il en existe de nombreuses dans la mangrove et l’arrière-pays. Ils prêtent une grande importance au « mpitankazomanga », le chef de famille qui détient l’arbre sacré.

Les Vezo eux-mêmes sont divisés en communautés, clans, familles larges et étroites. En général, on distingue les Vezo vata^e (les vrais Vezo), les Vezo am-potake (Vezo sur vase), et les Vezo sara à l’origine discutée. Les Vezo côtoient les Mahafaly, les Tañalaña, les Masikoro, les Mikea, les Vazaha, les Karana et les Comoriens. Grands voyageurs, leur zone d’activité s’étend du sud de Tuléar à Majunga sur une étroite bande littorale.

Il est amusant de voir comment ils sont jugés soit par des étrangers, soit par leurs voisins. Bernard Koechlin leur trouve une grande douceur dans la voix. Ils sont calmes dans leurs déplacements, timides dans leur démarche et remarquables par la rondeur de leur forme. Les Masikoro, leurs voisins, les jugent sévèrement car les deux ethnies ne vivent guère en bons termes bien qu’ils aient besoin les uns des autres. Voici quelques proverbes relevés dans l’ouvrage cité en note de bas de page qui en dit long sur leurs sentiments à leur égard  :

Mais là n’est pas l’objet de notre étude qui portera essentiellement sur la phonétique, la phonologie, la morphologie, la syntaxe et le sémantisme. Comme beaucoup d’étudiants en langue malgache, l’auteur de ces lignes est tombé dans le piège de la certitude qu’il y a peu à découvrir si on s’écarte de la langue officielle.

En effet pour la plupart, il semble plus prestigieux d’étudier le merina qu’un « dialecte » obscur et peu connu. Ainsi, chaque sujet touchant le merina a fait l’objet de nombreuses études. En outre, l’histoire, la littérature, la documentation se concentrent surtout dans les hauts plateaux. Pour les autres régions et notamment pour le Vezo, tout reste à faire. Sur leur propre origine, les Vezo ne savent pratiquement rien. Il y a très peu d’auteurs sur quelque sujet que ce soit. Si nous avons choisi d’étudier la langue vezo, c’est surtout, et d’abord, par opportunité puis, peut-être aussi, par amour de la mer, des grands espaces, de la liberté et du refus de supporter tout au long de l’année les nuisances du modernisme. En outre, les relations avec nos amis vezo ont toujours été bonnes et c’est surprenant tout ce qu’on peut apprendre en les fréquentant.

Ainsi, au début, nous pensions qu’il n’y aurait pas grand chose à découvrir et que nous aurions vite fait le tour du sujet. Après tout, un dialecte, une toute petite ethnie, une vie quotidienne qui semble monotone avec toujours les mêmes gestes ne paraît pas au premier abord inspirer beaucoup de chercheurs. Il a fallu vite revenir sur ces impressions. Actuellement, chaque jour qui passe nous fait découvrir une complexité toujours plus grande du sujet abordé. En phonétique seulement, une étude approfondie telle que nous avons commencé à la mener peut prendre plusieurs années. Nous n’avions pas soupçonné la richesse du vocabulaire et des tournures syntaxiques. Bien sûr, pour le Vezo, une montagne n’est rien qu’une montagne, un lieu élevé, puisque beaucoup n’en ont jamais vue, alors que pour le merina, il faut distinguer les vallées, les hauts-plateaux, les « lavaka », les sources, les pentes abruptes et les pentes douces, les endroits touffus, cachés et les endroits à découvert... Mais pour le Merina, la mer n’est qu’une mer « ranomasina », alors que pour le Vezo chaque endroit de la mer du bord pour aller au large, les profondeurs, sa manière de l’affronter porte un nom différent. « Chaque individu sur terre a sa façon de découper le monde, de le concevoir, de l’interpréter ».

Alors, pourquoi appeler le vezo, un dialecte avec sa connotation péjorative et le merina une langue ? Pourquoi distinguer un parler individuel, un idiolecte d’un patois, etc. ?

Qu’est-ce qu’une langue ? De façon générale, c’est un instrument de communication, un système de signes vocaux appartenant à une même communauté et qui permettent une compréhension mutuelle. Le malgache est une langue car il répond aux critères précédents tout comme le français ou l’anglais. Or, on dit que le vezo n’est pas une langue mais un dialecte bien que ses critères soient identiques à celui d’une langue. Il faut donc chercher ailleurs ce qui fait que le vezo n’est pas une langue d’après certains.

Au lieu de se demander ce qu’est une langue, cherchons plutôt à savoir ce qu’est un dialecte.

Sur un plan politique, c'est un parler régional à l'intérieur d'une nation où domine officiellement un autre parler. Chaque dialecte est lui-même constitué par une multitude de parlers locaux, de patois parfois et, à l’extrême, d’idiolectes quelquefois assez différents pour entraîner des problèmes de compréhension. Quand on qualifie un parler de dialecte, on le perçoit en même temps comme apparenté à une langue officielle, comme variante d’une langue dominante. Ses différences peuvent se situer sur le plan phonétique, phonologique, lexical, morpho-syntaxique et sémantique.

Il est faux de dire qu’un dialecte n'est qu’une variante dégradée de la langue dominante, c’est simplement qu’il n'a pas eu la chance de prendre la place de la dominante qui elle, garde un prestige socioculturel que n’a pas le dialecte. Un dialecte peut être aussi riche qu’une langue. Seulement, on ne lui donne pas souvent les moyens de s’exprimer. Mais, paradoxalement, si on veut qu’un dialecte prenne un usage officiel, on lui retire son statut de dialecte. Ainsi le vezo est un dialecte par rapport au merina qui a comme moyen d’expression, le malgache, langue officielle.

Le vezo a ses nombreuses variantes locales d’autant plus qu’il occupe une aire géographique très vaste, plus de 1000 km en longueur. Mais l’intercompréhension reste bonne. Il est apparenté au malgache officiel compris en général par chacun. L’inverse n’est pas toujours vrai tout au moins au début d’un premier séjour d’un Merina chez les Vezo.

Plus nous avançons dans l’étude linguistique du vezo, plus nous nous apercevons que les différences sur tous les plans sont nombreuses. Les systèmes phonologiques sont différents (emploi des [n] vélaire et palatal, d’une attaque vocalique, système vocalique complexe par exemple). Le vocabulaire employé diverge de façon notable et sur le plan morpho-syntaxique, c’est surtout la tournure généralisée « (article) + nom + (adjectif) + locatif + modalité démonstrative » qui domine alors qu’en merina on a la tournure « locatif + article + nom + (adjectif) ». De même, en vezo, il n’y a pas de monème démonstratif discontinu comme en merina.

Bien sûr, sur le plan sémantique, le Vezo ne conçoit pas le monde de la même façon que le Merina : « aller en haut », c’est rejoindre la terre quand on voyage en pirogue, « aller dehors », c’est aller aux toilettes, « se battre avec le rhum », c’est prendre une bonne cuite, etc. Nous pouvons dire alors que le vezo est un dialecte si nous enlevons de ce terme toute connotation péjorative. Étant une langue tout aussi riche et subtile que le merina, il serait préférable de dire qu’il est une variante du « dialecte merina ». Il a tout simplement suivi une route différente de son cousin. Si on veut, un dialecte n’oppose pas des langues mais des variétés d’une langue, c’est pourquoi, il est plus juste de parler d’un dialecte vezo, tandroy, merina et de la langue malgache en général.

Pour analyser un dialecte, le linguiste passe souvent par l’étude minutieuse d’un idiolecte ce qui demande beaucoup de temps. Mais une fois le travail fait, il est moins long de passer en revue d’autres idiolectes car les points communs sont plus nombreux que les différences faute de quoi il n’y aurait pas intercompréhension.

Qu’est-ce qu’un idiolecte ?

C’est le parler d’une seule personne. Il est au départ de toute analyse linguistique la seule réalité que rencontre le dialectologue. Il n’exprime que l’ensemble des variantes individuelles propres à un sujet utilisant une langue avec ses savoirs spécifiques, ses ignorances multiples, ses compétences et performances comme on le dit couramment, ses qualités et inévitablement ses défauts. Un informateur bien sûr est là pour donner des informations sur un dialecte choisi mais il peut induire en erreur, le plus souvent inconsciemment, celui qui le consulte.

On a choisi avec un grand soin son informateur. L’expérience apprend que c’est la mise en place de solides atomes crochus qui est indispensable à la bonne poursuite de l’étude. Travailler avec quelqu’un qui est source d’irritations continues mène à la catastrophe. Bien sûr, le dialectologue fera montre de beaucoup de patience sur le terrain, devra s’adapter à chaque circonstance, saura être fin psychologue, gentil tout en restant ferme. Ensuite, il repérera chez son informateur toute absence de défauts physiques au niveau de l’élocution : bonne dentition, pas de défaut de prononciation. Cet informateur sera un adulte ni trop jeune ni trop vieux et disponible pour un temps très long. Il sera extraverti, bavard même, expansif et de bonne humeur. Sur le plan intellectuel, paradoxalement, on ne prendra pas quelqu’un qui a poursuivi de longues études.

L’idéal est de trouver un informateur qui ne soit pas aller trop loin dans ses études, qui sache quand même lire et écrire et qui n’a pas quitté sa contrée depuis son enfance. Il doit être intelligent cependant et savoir maîtriser rapidement toute situation inattendue, être patient et comprendre vite ce que le chercheur lui demande. On peut bien sûr faire intervenir une troisième personne qui servira d’interprète tout en restant discrète.

L’informateur, nous l’avons trouvé en la personne de François, bon vivant, épris de liberté et fort sympathique. Né à Morombe et habitant au bord de la mer, il ne parle que le vezo et ne s’exprime ni en merina, ni en français. Malgré son illettrisme, on le sent intelligent. Très prolixe, on n’a eu aucun mal à avoir tous les renseignements nécessaires. Marin de profession, la mer n’a guère de secret pour lui. Il sait composer à merveille avec elle et la respecte profondément, c’est pour cela qu’elle ne lui joue jamais de mauvais tour comme aux autres. Son vocabulaire à ce propos est impressionnant. Il sait construire des pirogues et des boutres en grandeur nature ou sous forme de jouets fort appréciés par les acheteurs éventuels sans partir de plan quelconque. Il a une maîtrise parfaite de l’équilibre, de l’orientation et de l’espace. Nous avons affronté ensemble nombre d’intempéries et de situations dangereuses ce qui donne au corpus constitué une authenticité permettant une exploitation rapide et relativement facile. En effet, demander des phrases hors de tout contexte, sans lien entre elles, rend vite le travail insipide. En outre, si le dialectologue vit lui-même les situations, il saura plus vite percevoir toutes les nuances du sens de chaque phrase. Il fera par conséquent de l’ethnolinguistique et parviendra en partie à appréhender le monde tel que le conçoit son informateur. Tombant moins facilement dans les pièges d’une traduction mal interprétée, il percevra mieux les rapports entre l’organisation du dialecte étudié et la vision du monde, le découpage de la réalité, les formes de pensée, les comportements. Le revers de la médaille, c’est qu’en étudiant un seul idiolecte, on aurait tendance à généraliser à l’ensemble des locuteurs ce qui ne vaut que pour certains d’entre eux. C’est pourquoi, ensuite, on passera à l’étude d’autres idiolectes pour parfaire l’approche de la langue.

Travailler avec un informateur, c’est d’abord constituer un corpus. En quoi consiste ce dernier ?

Un corpus est un ensemble d’énoncés oraux ou écrits qui servira à une première description linguistique. Comme il est impossible de recueillir toutes les énoncés d’une communauté linguistique et dangereux de fabriquer soi-même des exemples, on est obligé de le limiter tout en essayant de le rendre représentatif de l’état de langue étudié. En ce qui nous concerne, nous avons fait dans un premier temps un enregistrement oral de François le marin. Il a raconté une aventure commune : un voyage particulièrement mouvementé de sept jours en mer dans une pirogue. Ce corpus a l’avantage d’avoir été vécu ensemble et donc est chargé de beaucoup d’émotions car une étude linguistique ne se limite pas seulement à l’étude de phonèmes ou de monèmes par exemple mais s’intéresse aussi à la prosodie ou aux connotations diverses par exemple.

Une fois le corpus oral transcrit et traduit (1672 phrases), nous l’étudions sur tous les plans et le développons ensuite dans des directions diverses lors de l’étude de la grammaire et de la sémantique (constitution du dictionnaire) en consultant divers ouvrages et en procédant à d’autres enquêtes par questionnaires auprès de gens lettrés. Ces renseigements seront développés lors de la présentation du dictionaaire et dans la bibliographie. Car un corpus n’exclut pas de nouveaux recours pour vérifier des hypothèses ou combler des lacunes. Un corpus oral a aussi le désavantage (ou l’avantage, tout dépend sur quel plan on se place ?) d’inclure toutes sortes de matériaux hétérogènes, comme des variations stylistiques, des répétitions, des phrases inachevées, des onomatopées, des silences révélateurs et une « mélodie » toute particulière.

Malheureusement, comme nous sommes limités dans le temps, il ne sera pas possible surtout en ce qui concerne la phonétique de faire une étude complète du corpus oral. La seule étude d’une phrase peut prendre un ou plusieurs jours si on veut procéder sérieusement. En outre, l’oreille s’affine avec le temps. Des retours en arrière nous font prendre conscience de nombreuses erreurs de transcription et d’interprétation. Nous sommes souvent repartis à zéro. Mais il faut bien un jour produire des résultats tout en sachant qu’ils resteront entachés de nombreuses erreurs. En définitive, on garde toujours en tête qu’un corpus est un ensemble fini d’énoncés alors qu’une langue rend possible une infinité d’énoncés. Dans une étude linguistique, l’exhaustivité reste une utopie. Il faudra alors faire un choix.

Comment a été menée l’étude du dialecte vezo ?

Elle s’est située sur plusieurs plans et a voulu se faire autant que possible complète d’où le danger de travailler dans le superficiel. A moins qu’elle ne soit que le préambule à une étude plus complète dans l’avenir. Voici les sujets traités :

- la phonétique : acoustique, physiologie, combinatoire, prosodie.

- la phonologie : notion d’opposition, distribution, neutralisation, paires minimales, traits distinctifs, le système phonologique, prosodie...

- la grammaire : les mots et les classes, la morphologie, les fonctions et la syntaxe.

- la sémantique : confection d’un dictionnaire bilingue.

Seules, la phonétique et la confection du dictionnaire ont été traitées en profondeur. La phonologie et la grammaire ont été abordées de façon plus succincte par manque de temps.