5. La phonétique combinatoire du vezo.

  

5.1. Qu’est-ce qu’un phonatome ?

5.2. Observations générales.

5.3. Phonatomes et occurrences.

5.4. Creux et crêtes.

5.5. La diphtongaison.

5.6. L’accent en vezo.

5.7. Les problèmes d’emprunt.

_______________________________

 

Jusqu'ici, nous avons, sauf une fois, étudié les sons pris isolément. Cette façon de procéder, à priori, n'est pas naturelle puisque notre informateur, lorsqu'il prononce «tsaño = maison», ne dit pas d'abord [t], puis [s], [a], [ñ] et [u], mais [tsâ] puis [ñu], car une suite de sons pris un par un n'a jamais pu former une suite de mots ou de phrases.

On s'en est rapidement aperçu lorsqu'on a voulu synthétiser la parole et personnellement, quand on a voulu découper les groupes de souffle de nos enregistrements en sons :

- Lors de la synthèse de la parole, il est très rare que [t] + [a] donne un [ta] reconnaissable en tant que «ta». Le résultat obtenu n'est pas ce que produit normalement un individu.

- Soit le groupe de souffle suivant analysé sur ordinateur : [fal'a:s azakwæizæ], «fa lasa aza koahe zay = c'est parti, mon ami». Si on isole chacun des quatre [a] et qu'on les écoute, aucun ne ressemble à l'autre et encore moins à un [a] prononcé isolément. Le [a] du [fa] ¹ du [a] du [l'a:] ¹ du [a] du [sa] ¹ du [a] du [za]. Chaque [a] est coloré par des consonnes différentes ou est placé en position accentuelle ou non.

C'est que, dans la chaîne parlée, les éléments sonores se succèdent en se combinant les uns les autres et fusionnent d'autant plus qu'ils sont produits par des organes voisins, avec des modes articulatoires et des apertures semblables. Ainsi, un Vezo, actuellement, ne prononcera pas «mpimasy = devin», [mpim'a:si] tel que pourrait le laisser prévoir l'écriture (surtout celle des personnes âgées) mais va le prononcer [pim'as] car [m] et [p] sont bilabiaux et ont donc fusionné complètement car toute langue évolue et suit la loi du moindre effort. En outre, ces deux consonnes sont homorganiques, ce qui a favorisé la fusion.

Au contraire, «velilahiko ity = mon beau-frère» sera prononcé [velajkjti] car [k] et [t] non homorganiques ont des lieux d'articulation éloignés.

A priori, il semble donc facile de découper le groupe de souffle en syllabes telles qu'on les conçoit normalement. Mais ce n'est pas si simple que cela. Si, en effet, on remarque des syllabes dans le groupe de souffle, toutes sortes d'«accidents» viennent en contrecarrer la formation logique surtout si on prend aussi en compte la morphologie ou la sémantique. N'oublions pas aussi les phénomènes d'assimilation, les infections multiples, les liaisons, les élisions et les procédés d'harmonisation vocalique, les hésitations et les phénomènes d’amuïssement.

Soit la phrase : «la nailitse koa ty enta añaty laka eo = et on mit aussi les bagages dans la pirogue» qui s'entend à peu près ainsi : [lanaj'ilitsekwatijêntâñatilako]. On sent tous intuitivement que la phrase est formée de syllabes et, en général, on ne se trompe pas quand on en fait le découpage. En Vezo, particulièrement, surtout si on parle lentement, la coupe syllabique se fait en syllabe ouverte.

Mais la coupe syllabique en groupe de souffle dit rapidement est très différente :

- des éléments étrangers apparaissent à des fins d'harmonisation. Par exemple, [la - na - i'i - lits] ¹ /la - na - i - li - tse/, [ti - j'e:n - ta] ¹ /ti - e - nta/.

- des phénomènes d'élision escamotent les frontières entre les mots. Le [a] de ['ê:nta] disparaît si ['ê:nta] est suivi de [âñ'ati]. Cela donne ['ê:n - ta - ña - ti].

- des diphtongues disparaissent au profit de voyelles simples. «Laka eo» est dit [l'a:ko] en fin de groupe de souffle.

- des voyelles sont partiellement «grignotées». /ku-a/ devient [kwa].

- des voyelles s'assourdissent ou sont neutralisées. «nailitse koa» devient [na j'ilitskwa].

Enfin, le découpage en vezo ne se fait pas tout à fait de la même façon qu'en français comme par exemple ainsi : CV-CV-CV. Quand un Vezo prononce «tsaño», il ne dit pas [tsa] puis [ñu] mais anticipe légèrement les syllabes suivantes : [tsâ-ñu], c'est-à-dire que le [a] est partiellement nasalisé par le [ñ] qui le suit.

En fait, il semblerait qu'il en soit ainsi pour la plupart des syllabes. Chaque voyelle d'une syllabe ouverte subirait déjà en partie la coloration de la consonne de la syllabe qui la suit. Le Vezo dit-il vraiment pour «tatitse», [ta:-t i -ts ] ou a-t-on l'impression d'entendre [t'a: t-tit -ts ] ?

Mais dans cette étude qui se situe sur un plan strictement phonétique, faire un découpage du groupe de souffle en syllabes présuppose en partie l'existence de mots. Or, on est sensé ignorer tout de la sémantique du vezo. Il serait plutôt préférable de faire des découpes au niveau des reprises de souffle ou au niveau du rythme, de l'accent, pourquoi pas. L'analyse en est très difficile car elle touche à la prosodie.

C'est pourquoi, on a préféré approfondir l'étude des phonatomes formés ici de deux ou trois sons consécutifs. Comment s'organisent les consonnes et les semi-consonnes par rapport aux voyelles ? A-t-on toujours les successions CVCVCV... ou bien a-t-on des suites de consonnes ou des suites de voyelles ?

L'amplitude des consonnes étant en général plus faible que celle des voyelles, a-t-on sur l'écran cathodique une succession immuable de creux et de crêtes d'ondes ? Sinon, pourquoi ? Y a-t-il statistiquement des préférences d'un élément considéré pour le précédent ou le suivant ? Etc.

5.1. Qu'est-ce qu'un phonatome ?

Soit la phrase suivante qu'on va transcrire phonétiquement : «nazotso ty laka = on a descendu la pirogue». Elle devient : [z'u:tsutil'a:ka]. On comptabilise 12 phonatomes binaires : [-z], [zu], [ut], [ts], [su], [ut], [ti], [il], [la], [ak], [ka] ou les 11 phonatomes ternaires suivants : [-zu], [zut], [uts], [tsu], [sut], [uti], [til], [ila], [lak], [aka], [ka-].

Les tirets correspondent à des débuts ou à des fins de groupes de souffle. 5654 phonatomes binaires ont ainsi été étudiés et leurs occurrences ont été reportées sur le tableau 2 de la page 70. Des observations très intéressantes ont été faites donnant une autre idée du système phonétique vezo.

5.2. Observations générales

On a fait les constations suivantes :

- L'association VC ou CV est la plus fréquente

- On assiste aussi à de nombreuses associations VV.

- Mais très rarement, on a CC sauf pour [nt], [nk], [nz], [nd], [ng], [ts],[mb], [dz], etc.

- On n'a pratiquement jamais de consonnes géminées.

- Les semi-consonnes peuvent se placer indifféremment avant ou après une voyelle, souvent après une consonne mais rarement avant. Deux semi-consonnes ne se suivent jamais.

5.3. Phonatomes et occurrences.

Ensuite, on a entrepris de remplacer chaque voyelle par [V], chaque consonne par [C], et on a conservé [j] et [w], puis on a calculé les occurrences des phonatomes correspondants.

Analysons le tableau 2. et le graphe de la page 71.

Les associations [CV] et [VC] représentent à elles seules 72,4 % du total.

Les fréquences des associations [CC] et [VV] viennent très loin derrière: 10 % environ.

Enfin, les semi-consonnes se combinent indifféremment avec [V] et [C] antérieurement ou postérieurement.

Les associations [-] avec le reste des sons n'a rien de significatif puisqu'on se trouve seulement en début ou en fin de groupe de souffle. Tout au plus note-t-on que [V, C, j, w] peuvent terminer un groupe de souffle mais [j, w] ne le commencent jamais.

 

 Tableau 2
Les phonatomes binaires
(Lire le tableau de la gauche (Première colonne verticale) vers la droite (Première ligne horizontale))

Sons
1
[a]
3
[i]
2
[e]
4
[u]
5
[i]
7
[o]
8
[ae]
6
[w]
9
[r]
15
[e]
12
[δ]
14
[ϑ]
13
[φ]
11
[y]
10
[y]
w
j
n
t
k
m
z
l
r
s
h
b
ñ
f
v
d
^
p

ƒ

¥

g
Espace
Totaux
1 [a]
5
18
7
12
12
8
14
6
2
1
8
30
172
97
113
93
38
44
65
34
90
30
46
19
42
2
12
4
6
31
1061
3 [i]
8
6
2
4
76
18
19
48
40
32
24
34
12
18
22
12
12
8
2
16
6
2
17
438
2 [e]
6
2
12
4
4
18
12
2
28
33
10
16
18
28
18
10
24
8
26
20
12
2
23
336
4 [u]
5
6
1
2
2
16
2
20
18
20
20
8
20
27
6
14
4
6
4
4
12
2
2
14
235
5 [i]
2
8
2
2
4
10
14
40
9
15
12
4
2
6
2
2
2
2
138
7 [o]
2
4
2
4
14
2
8
6
8
2
8
14
6
6
8
2
6
102
8 [ae]
20
2
13
1
2
25
2
4
8
6
2
2
5
6
2
4
104
6 [w]
8
2
2
2
4
4
2
3
8
10
15
12
2
5
2
4
85
9 [r]
8
2
8
6
18
2
2
2
2
2
2
4
1
59
15 [e]
2
2
4
2
2
12
12 [δ]
4
2
4
3
13
14 [ϑ]
2
1
3
13 [φ]
2
2
4
11 [y]
2
2
1
5
10 [y]
2
2
w
95
42
15
3
2
18
10
4
2
4
2
9
206
j
70
4
30
24
2
4
6
2
8
6
9
165
n
62
56
4
10
10
12
4
10
8
2
4
32
2
56
28
4
1
305
t
49
77
2
8
15
2
2
4
14
2
123
298
k
101
8
46
20
26
2
2
2
4
63
274
m
58
73
2
15
4
6
8
2
19
6
36
1
2
2
234
z
78
8
32
12
10
4
26
4
29
2
6
2
2
1
216
l
77
26
56
13
4
2
2
2
9
191
r
64
22
38
26
4
2
12
6
4
4
2
184
s
60
65
10
18
15
2
4
2
2
4
1
2
185
h
77
4
22
22
10
2
12
2
2
6
10
2
2
173
b
43
22
22
2
2
2
4
1
2
10
110
ñ
44
16
12
4
8
4
2
2
4
96
f
50
6
6
2
2
2
2
2
72
v
35
4
20
8
2
12
4
2
2
89
d
24
6
8
2
14
54
^
6
4
6
4
8
2
8
38
p
10
4
4
18

¥

2
4
2
2
10

ƒ

6
6
g
2
2
4
Espace
8
9
9
1
1
1
21
15
6
11
7
14
5
2
3
9
3
3
1
129
Totaux
1063
484
350
245
154
110
106
84
61
14
12
4
4
5
2
215
175
285
244
270
225
202
176
181
188
171
109
100
82
89
51
38
15
6
8
4
122
5654

 

c=consonne
v=voyelle
j,w=semi-consonne
occurrences
Phonatomes_VCyw

[CV]

2067
[VC]
2003
[CC]
283
[VV]
271
[wV]
191
[Vj]
141
[jV]
140
[Cw]
137
[ C]
106
[V ]
99
[Vw]
78
[Cj]
34
[ V]
29
[jC]
14
[w ]
9
[j ]
9
[wC]
6
[C ]
5

5.4. Creux et crêtes.

Nous avions déjà signalé que l’oscilloscope, lorsqu'il traduisait visuellement un groupe de souffle, faisait apparaître des creux, des crêtes, des «montées» et des «descentes» dans les amplitudes, chacun et chacune correspondant à un son.

En général, les consonnes occupent les creux et les voyelles, les crêtes. Ainsi, statistiquement, après analyse des phonatomes ternaires, 82 % des consonnes correspondent aux creux, contre 14 % pour les voyelles, le reste étant occupé par les semi-consonnes.

82 % des voyelles correspondent aux crêtes contre 9 % pour les consonnes, le reste étant occupé par les semi-consonnes.

Le schéma ci-dessus montre la fréquence des amplitudes, des creux par rapport à la fréquence des amplitudes des crêtes et leur allure.

La fréquence des creux augmente lentement d'abord alors que la fréquence des crêtes augmente de façon quasi-linéaire.

Enfin, il existe des sons situés entre des creux et des crêtes (les «montées») et entre des crêtes et des creux (les «descentes»). Ils sont peu nombreux par rapport au reste.

Pour les montées, on a 40 % des consonnes, 38 % des voyelles et 22 % des semi-consonnes. Pour les descentes, on a 40 % des consonnes, 51 % des voyelles et 9 % des semi-consonnes.

Les quatre graphes représentant les occurrences creux - crêtes - montées - descentes apparaissent aux pages suivantes :

5.5. La diphtongaison.

Qu'est-ce qu'une diphtongue ? Phonologiquement, c'est une seule unité mais elle est séparable phonétiquement en deux ou trois sons. C'est une voyelle complexe dont le timbre se modifie en cours d'émission.

En vezo, on distingue :

 
 
VCV
466
Esp CV
105
CVC
54
VCC
50
CCV
49
VC[w]
42
CVEsp
18
VC[j]
13
V[j]V
12
VVC
9
[w]VEsp
9
CCC
8
EspCV
8
V[w]Esp
7
Esp CC
6
V[w]V
6
CV[j]
6
[j]VEsp
6
V[j]Esp
5
VCEsp
5
VV[j]
5
C[w]V
4
CV[w]
4
VVEsp
4
Esp V[j]
3
[j]VC
3
EspCC
2
CV[j]
2
CVV
2
EspVV
2
Esp C[w]
1
Esp VC
1
C[j]V
1
V[w]C
1
CC[j]
1
[j]C[w]
1
[w]C[w]
1
CC[w]
1
[j]CV
1
VV[w]
1
VVV
1

 

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